Je ne te connais pas. Tout ce que je sais, c'est que tu es en train de lire ça. Je ne sais pas si tu es contente; je ne sais pas si tu es jeune. J'espère en un sens que tu es jeune et triste. Si tu es vieille et heureuse, j'imagine que tu vas faire un sourire en coin en m'entendant dire : "Il m'a brisé le c½ur." Tu te souviendras d'un garçon qui t'a brisé le c½ur et dans ton for intérieur tu te diras : "Oh ! Oui, je me souviens de ce que ça fait." Sauf que tu ne peux pas, espèce de vieille bique. Oh ! possible que tu te rappelles une sorte de tristesse agréable. Tu te revois peut-être en train d'écouter de la musique en mangeant du chocolat dans ta chambre, ou en train de marcher sur les quais toute seule, emmitouflée dans un gros manteau, te sentant solitaire et courageuse. Mais, est-ce que tu te rappelles qu'a chaque bouchée tu avais l'impression de croquer dans ton propre estomac ? Tu te souviens de ce vin rouge qui remontait pour finir en éclaboussures dans la cuvette des toilettes ? Tu te souviens d'avoir rêvé chaque nuit que vous étiez encore ensemble, qu'il te parlait gentiment et te caressait, si bien que chaque matin au réveil, il fallait tout reprendre à zéro ? Tu te rappelles avoir gravé les initiales de ce mec sur ton bras avec un couteau de cuisine ? Tu te rappelles avoir été trop près du bord, sur le quai du métro ? Non ? Alors boucle-la. Ton petit sourire en coin, tu peux te le carrer dans ton gros cul tout flasque, la vioque.
[Nick Hornby]

